Journal d'expédition : Gros-Morne

Category
Identity & Purpose, Expedition
Date
January 13, 2025
Share

True Patriot Love organise des expéditions qui rassemblent des vétérans, des membres des Forces en service et des civils dans une aventure axée sur le développement personnel et le mentorat, au cœur de paysages magnifiques et exigeants sur le plan physique.

Robert Garnier a participé à une expédition à Gros-Morne, à Terre-Neuve, du 6 au 13 septembre 2024. Avant son départ, il a partagé avec True Patriot Love ses réflexions et ses sentiments sur le périple à venir. À son retour, il a rédigé un récit saisissant sur l'impact de cette expérience. Il a eu la gentillesse de nous autoriser à partager ces deux témoignages avec vous.

Compte à rebours avant Gros-Morne : plus qu'une semaine

Robert : J’ai gravi le Gros-Morne deux fois en solo. Il y a douze ans, j’ai pris une photo de moi au sommet. Avoir cette opportunité avec des personnes qui partagent la même vision des choses m’enthousiasme vraiment. Des valeurs communes, des défis partagés : c’est tout à fait dans mes cordes. Ce qui l’est moins, c’est de trouver le groupe avec qui voyager.

Je suis un pair aidant formé par le Veteran Transition Network, et je ne saurais trop insister sur le sentiment de solitude qui persiste après avoir suivi toutes ces formations. C’est aussi une épreuve solitaire que d’entrer dans une pièce pour raconter son histoire. Le rétablissement n’est jamais linéaire. Il reste beaucoup de militaire en moi et il est difficile de s’intégrer à la société civile. Un voisin m’a même dit de retourner à l’asile.

Les gens viennent me voir comme une ressource, mais je suis à bout de souffle; je cherche quelqu’un qui partage mes valeurs. J’ai besoin du soleil sur mon crâne chauve; j’ai besoin de cueillir des baies. J’adore le Gros-Morne; ce lien avec l’extérieur m’aide à traverser cette période de solitude. Je n’arrive pas à m’en défaire.

Je suis en quête de quelque chose. Je suis prêt pour un changement, j’essaie de trouver ce chemin vers le rétablissement dans un environnement bruyant. Je veux trouver de la clarté et du calme. Les choix difficiles ne me font pas peur, si je peux y trouver une part de croissance. Je suis l’expert de ma propre personne, et j’essaie de comprendre ma croissance post-traumatique. Quelle est la prochaine étape?

Expédition au Gros-Morne : regard en arrière, deux mois plus tard

C’est une étape difficile… jusqu’à la fin, j’étais submergé par un mélange d’émotions.

Jour 1

Ce vent de Wreckhouse. Je savais que j’étais de retour sur le « Rocher ». Il a hurlé pendant toute l’expédition. Et alors ! J’habite à Burin; le vent, je connais.

Lors de la marche d’une heure vers le point de départ de l’excursion en bateau sur l’étang Western Brook, le premier jour, j’avais l’impression de n’être présent qu’à moitié.

En discutant sur ce sentier que je connaissais bien, j’ai fait une rencontre fortuite avec une travailleuse sociale clinicienne du Michigan et son mari, tous deux amateurs de hockey de l’IIHF. Avec un frère de la péninsule de Burin à mes côtés, lors de cette marche inquiétante, j’ai déversé tous mes sentiments et mes peurs à une parfaite inconnue qui m’a fait me sentir vu, entendu et compris. Qui aurait cru que je me ferais « psychanalyser » quelques instants avant de commencer cette incroyable aventure ?

Jour 5

Je me suis surpris à pleurer doucement alors que John, l’un des guides, accélérait le pas sur le dernier tronçon de notre trek de cinq jours. J’entendais l’eau vive, par intermittence au début. À chaque pas, le bruit devenait plus fort. Regarde ! La civilisation. On y serait en un rien de temps… J’étais déjà venu ici; je connaissais le terrain ! Était-ce vraiment il y a 12 ans ? Oui, j’étais seul à l’époque, et la fois d’avant aussi, seul. Cette fois, c’est différent; je ne suis plus seul.

J’étais à bout de souffle, mais on s’en fiche ! Nous avons TOUS réussi la traversée. John a allongé sa foulée pour s’assurer que nos besoins étaient comblés au bas de la colline. Il a aussi trouvé son propre rythme; il voulait de l’espace… moi aussi. John nous a heureusement offert une boisson sucrée et pétillante pour célébrer. Après tout, nous n’avions pas été gâtés ces derniers temps et une petite gâterie était appropriée – bon pour le moral, comme disent les généraux. C’était une célébration calme et sobre et, conformément aux procédures, les chaussettes ont été retirées dès que nous nous sommes arrêtés. J’ai senti le soleil chaud sur mon dos alors que le dernier membre de notre expédition fermait la marche. Tout le monde était présent et en sécurité, Dieu merci. Mission accomplie !

J’allais bientôt être séparé de ces gens, ces étrangers devenus ma « section réduite ». Leur vie allait continuer, la mienne aussi. Certains membres de l’expédition, je ne les reverrais peut-être jamais. Imprègne-toi de ça, Robert, me suis-je dit. J’allais essayer d’être indulgent envers moi-même pour les deux prochaines semaines, tant physiquement que mentalement. Encore de l’anxiété de séparation… mais bon sang, ça en valait la peine ! Ces gens m’ont soutenu et ont certainement évité mon évacuation embarrassante par hélicoptère lors d’une deuxième journée très difficile sur la longue traversée du Gros-Morne.

Les deux Mike ont été exceptionnels dans leurs compétences de terrain et leurs capacités. Mike P., un guide, a réussi à m’atteindre d’une manière que peu de gens ont pu faire dans ma vie. Je le lui ai dit et je l’ai remercié de continuer à essayer. Son professionnalisme était de haut niveau. Leçon personnelle : apparemment, seuls les vieux chiens peuvent atteindre ce vieux chien. Mille mercis, Mike au carré. Respect.

J’avais un faible pour Mike D. – il est comme un vieux livre relié en cuir, poussiéreux, sur l’étagère du haut, que l’on jurerait lire un jour. Notre connexion était spéciale; dès notre première conversation, j’ai su qu’il était lui aussi fils de vétéran. Au départ, j’avais espéré qu’il y aurait au moins une personne partageant ma vision des choses dans cette expédition. Mon souhait a été exaucé. J’avais au moins mon partenaire d’équipe pour cette épreuve. Pendant qu’il courait, je pouvais le couvrir. De plus, Mike avait l’air aussi brisé que je me sentais. Dans un geste touchant, Mike a offert mon insigne brodé « Fils de vétéran » à son propre fils qui est actuellement en service. Mike et moi partageons trois générations consécutives de service envers notre pays.

J’étais vulnérable, et on m’a rendu la pareille. Ils en voulaient plus, et je leur ai donné sans retenue. Une conversation calme, lors d’une journée particulièrement difficile, nous a permis de partager notre expérience des idées suicidaires. Quelle occasion de pouvoir dire ces mots librement à un autre être humain en souffrance. C’était cathartique et réconfortant de savoir que je n’étais pas seul. Je me sentais en sécurité pour en parler. Comme les pleurs, ces pensées suicidaires avaient un début, mais aussi une fin, sans aucune intention de passer à l’acte.

Jour 6

La dernière étape. L’euphorie était à son comble. Yes! J’ai surfé sur cette vague d’enthousiasme pendant tout le trajet en autobus vers l’aéroport. J’ai eu l’impression de profiter de l’expérience pendant environ dix bonnes minutes. Alors que nous traversions les montagnes colorées de Rocky Harbour, mon téléphone intelligent a cherché un signal après cinq jours de silence.

Tout comme à la fin d’une expédition de deux semaines sur le terrain, je ne voulais qu’une chose : prendre une douche. Mais mon téléphone s’est mis à exploser dès que je l’ai allumé. Je sais, c’était ma faute. Simon était assis dans l’allée, en face de moi; son téléphone faisait la même chose. Je m’y attendais; après tout, c’est un PDG.

Mais qu’est-ce qui avait bien pu se passer dans ma vie pour que ce soit si important? Ça devait être majeur.

Ce maudit téléphone s’est mis à recevoir des messages et des notifications Facebook : c’est ainsi que j’ai appris le décès de mon cousin Joey.

Joey était le plus jeune fils du frère aîné de mon père. Il disait toujours qu’il était le fier fils d’un Highlander du Cap-Breton. En 1944, le père de Joey, le mitrailleur Donald Garnier, a remonté l’Italie, tandis que mon père, le cavalier Reginald Garnier, traversait l’Europe à bord de son char d’assaut pour libérer des villes comme Apeldoorn, aux Pays-Bas. Nous avons tous deux grandi dans l’ombre de grands hommes.

Joey était plus qu’un cousin : c’était mon petit frère. Nous étions tous deux fils d’anciens combattants. Je veillais sur lui quand je le pouvais, et je devais parfois lui donner un coup de pied au derrière pour le remettre sur le droit chemin.

La dernière fois que j’ai vu Joey, c’était il y a un an à Ottawa. J’ai été sous le choc : son diagnostic était sans appel. Depuis, Joey ne m’a pas quitté d’une semelle. Je n’étais pas le seul Garnier lors de l’expédition Long Range Traverse 2024 de True Patriot Love; nous étions deux, Joseph Charles Garnier et moi.

J’ai porté mes écouteurs à réduction de bruit pendant la majeure partie de l’expédition. Il n’y avait plus de place pour personne d’autre… juste moi, Joey et ce maudit vent de Terre-Neuve.

Trois mois plus tard

Je n’aurais jamais imaginé, même dans mes rêves les plus fous, pouvoir terminer ce périple. Cet événement, qui figurait sur ma liste de choses à accomplir, a même inspiré mes pairs malades ou blessés à devenir plus actifs physiquement.

Chaque jour est une expédition en soi.

Et parfois, ce maudit vent du Wreckhouse à Terre-Neuve ne veut tout simplement pas lâcher prise…

‍